Etat d’esprit

03 Etat d'esprit

Dessiner un paysage avec un pinceau chinois plutôt qu’avec un crayon n’est pas une expérience fondamentalement différente, bien sûr le ressenti n’est pas totalement identique du fait des outils et des supports employés, mais finalement la démarche est assez semblable et le plaisir ressenti équivalent. La peinture des thèmes classiques comme les bambous, les orchidées, les chrysanthèmes, les fleurs de prunier en style libre est plus proche d’un travail de style calligraphique que la peinture de paysage, mais peut encore d’une certaine manière être comparée à l’aquarelle sous ses formes libres et spontanées.
Les différences esthétiques et techniques sont bien réelles, mais pour avoir pratiqué les deux approches occidentale et extrême-orientale il me semble que c’est l’état d’esprit qui finalement les distingue le plus. L’approche occidentale des arts plastiques est essentiellement technique, l’orientale plus spirituelle et philosophique. Au cours des siècles des générations de lettrés ont écrit des traités philosophiques sur la calligraphie et la peinture, qui se situaient au cœur de leurs préoccupations intellectuelles.
C’est ainsi que dans son « Enseignement Particulier », transmis de maître à disciple au sein de « l’Etude de la Pureté du Coeur » (Xin Xue), le philosophe et homme d’action Wang Yang Ming (1472-1529) établit un parallèle entre la calligraphie et l’utilisation de l’arc pour démontrer que connaissance et action ne font qu’un :
La pierre à encre comme l’arc symbolise la structure corporelle (Ti – os articulations).
Le bâtonnet d’encre comme la corde de l’arc symbolise la forme corporelle (Xing -muscles tendons).
L’eau de dilution de l’encre comme la tension-vibration de la corde symbolise l’essence corporelle (Jing – circulation).
La flèche comme le pinceau symbolise le souffle-énergie (Qi – respiration).
La feuille de papier comme la cible symbolise l’intention (Yi).
Le caractère-image comme le centre de la cible symbolise l’esprit (Shen).
Le décocher comme l’acte de calligraphier symbolise l’action dans la non-intervention.
La mobilisation (« aller et venir ») consiste à réunir dans le mouvement (Dong) la pierre à encre (Ti), le bâtonnet d’encre (Xing), l’eau de dilution (Jing) pour obtenir un résultat: l’encre. Elle consiste à réunir la corde, l’arc, la flèche dans le mouvement qui bande l’arc.
L’accueil (« prendre ») consiste à mettre en contact le pinceau avec l’encre comme il consiste à estimer la distance avec la cible que l’on veut atteindre.
La conduite (« donner ») consiste à amener le pinceau (Qi) vers la feuille de papier (Yi) comme il consiste à amener la flèche vers le centre de la cible.
Le contrôle (« conserver ») consiste à mettre en contact le pinceau et la feuille de papier en vue de la libération de l’encre, de même qu’il consiste à viser le centre de la cible en vue de la libération de la flèche. L’esprit se libère.
L’utilisation, donc l’action, (« abandonner » *) consiste à décocher la flèche ou à projeter le caractère-image sur la feuille de papier. C’est l’action dans la non-intervention (Wei Wu Wei).
Si tous ces éléments sont en place la flèche atteint naturellement le centre de la cible comme la calligraphie atteint le cœur de celui qui la regarde.
Dans ce cas « Agir est facile, et connaissance et action ne font qu’un ».
* Abandon est à prendre ici dans le sens ancien qui consiste à « mettre à bandon » donc à la disposition de tous et sans restriction.
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